Thursday, October 21, 2021
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CULTURE : Descente dans les creux et les failles de la conscience, avec la Mauricienne Nathacha Appanah

Journaliste de formation, la Mauricienne Nathacha Appanah s’est fait connaître en 2004 en publiant son premier roman Les rochers de Poudre d’or. Son œuvre, riche de huit romans, frappe par sa cohérence thématique et esthétique. Les traumatismes de l’histoire, le drame intime, la violence sont les thèmes privilégiés de ses récits, admirablement servis par une écriture lyrique et précise. Son nouveau roman Rien ne t’appartient est l’un des ouvrages incontournables de cette rentrée littéraire 2021.

Pour la Mauricienne Nathacha Appanah, tout a commencé lorsqu’elle était encore adolescente, grandissant dans son île natale, entre mer et terre. « Je me souviens très bien de ce premier texte, confie-t-elle. Le personnage principal revenait des années après dans la maison où elle avait grandi. En se baladant, elle découvrait un objet qui lui avait appartenu et qu’elle croyait avoir perdu. C’était une petite nouvelle sans doute inspirée par des chagrins que j’avais à ce moment-là. J’avais à peine 14 ans. Mais en relisant la nouvelle, je ne peux m’empêcher de constater qu’il y avait un véritable travail d’imagination, une tentative de comprendre ce qui se passe dans la tête des autres. »

 Quarantenaire aujourd’hui, la Mauricienne s’est imposée sur la scène littéraire de langue française comme l’une des romancières les plus singulières de notre temps. Son huitième roman, Rien ne t’appartient (Gallimard, 2021), qui vient de paraître, est peut-être l’un des ouvrages les plus poignants de la rentrée littéraire 2021. Le plus subtil aussi dans l’écriture de la montée du désespoir.

Rien ne t’appartient raconte la lente dérive d’une femme, à la suite de la disparition de son mari. Ce n’est pas une histoire banale de deuil et de reconstruction que donne à lire Nathacha Appanah, mais un récit de sidération et de désintégration de soi, comme après une digue qui explose. La disparition de son mari Emmanuel représente, pour Tara, l’effondrement de la « vie fabriquée » qu’elle s’était laborieusement construite depuis leur rencontre dans des circonstances tragiques, survenues dans un pays du Sud. Librement inspirée du tsunami qui a dévasté en 2004 le Sri Lanka, sans que le pays ne soit jamais nommé, l’histoire de Tara a pour cadre ce pays instable, à l’identité mouvante.

« Taï taam dîth taï taam »

Tara, qui s’appelait Vijaya (signifiant « victoire ») dans son enfance, a grandi dans une vaste et belle maison où la vie était « délicieuse, douce, virevoltante et singulière », écrit la romancière. La petite « Vivi » aimait rire et danser la danse sacrée de l’Inde à laquelle une amie de sa mère venait l’initier chaque semaine au rythme des adavus : tât taï taam dîth taï taam. Pour la petite fille, cette enfance ne pouvait qu’être éternelle, jusqu’au jour où elle est arrachée brutalement à sa vie de « luxe, calme et volupté ». Ses parents, figures d’opposition au gouvernement nationaliste et obscurantiste au pouvoir, sont assassinés. Vijaya, cachée dans le coffre de la voiture du jardinier, sauve sa peau in extremis, mais doit désormais faire face, seule, aux lois d’un monde implacable, particulièrement dure pour les filles.

« Chien méchant » pour les uns, « fille gâchée » pour les autres, l’adolescente finira par trouver asile dans un refuge pour jeunes filles, auxquelles on assène dès leur arrivée : « Rien ne t’appartient ». Une terrible philosophie de vie ! La protagoniste comprendra, chemin faisant, que « ces mots englobent la robe que je porte, ma peau, mon corps, mes pensées, mon présent, mon avenir, mes rêves et mon nom ». Vijaya était en réalité dépossédée de tout lorsque le tsunami vient frapper les côtes de sa ville forteresse. Elle est emportée par la vague, mais elle sortira vivante de l’épreuve. Cassée, blessée, elle est recousue à l’hôpital local par un French doctor envoyé en renfort. Elle en tombera amoureuse et le suivra dans son pays où Vijaya, devenue, Tara, se réinvente, repoussant dans le tréfonds de sa mémoire son passé douloureux.

Le roman commence quinze ans après, à la mort d’Emmanuel, le mari de Tara. Le traumatisme de la perte fait ressurgir le passé, brisant les digues psychologiques que celle-ci s’était construite pour se protéger de la montée du désespoir et des souvenirs. « Je cherche vraiment ce moment de bascule dans la vie de mon personnage, ce moment où toute son intégrité est menacée, explique la romancière-t-elle. Mes récits partent souvent des choses qui peuvent être très ancrées dans la vie sociale et parfois dans des faits historiques, mais mon imagination est stimulée par ce qui reste dans l’ombre, les failles, les creux où j’arrive à déployer ma fiction. »

Source d’inspiration

Née dans une famille d’origine indienne, Nathacha Appanah a elle-même grandi dans un pays du Sud. Installée en France depuis plus de deux décennies, elle a fait paraître en 2003 son tout premier roman, Les Rochers de Poudre d’or, qui l’a fait connaître. Ce roman met en scène sous une forme quasiment théâtralisée, l’arrivée à Maurice, au XIXe siècle, de migrants indiens. Selon la légende, ces travailleurs « engagés » avaient abandonné leur vie miséreuse dans le sous-continent indien pour aller trimer dans les îles lointaines, dans l’espoir d’y trouver de l’or sous les rochers, rêve que leur avaient fait miroiter les recruteurs. La réalité se révèlera autrement plus sordide.

« Je vivais avec ma grand-mère qui me racontait sa vie dans les champs de canne, se souvient la romancière. Elle avait été une laboureuse. Elle me disait comment ça marchait dans les champs de canne, mais aussi le fonctionnement de leur communauté, comment ils vivaient, s’ils participaient ou pas aux cérémonies religieuses. C’était presque politique. Ces histoires m’ont beaucoup marquée, car mes grands-parents avaient eu une vie tellement différente, si ancienne, si décalée et pourtant tellement réelle. On me demande souvent où se trouve la source de mon écriture. Il me semble qu’elle se trouve ici, dans les histoires de ma grand-mère ».  

Malgré cet imaginaire profondément marqué par les origines, l’œuvre de la romancière, aujourd’hui riche de huit romans, semble peu liée à l’Inde ancestrale ou à Maurice. Nathacha Appanah a tôt abandonné l’imagination communautaire pour inscrire ses romans dans des veines universelles. Je voulais « très tôt incarner d’autres vies que la mienne », affirme-t-elle, et explorer « ce qui se passe dans la société, comment ses remous peuvent me toucher en tant que femme, en tant que maman, en tant que fille, en tant qu’écrivaine ».

Les thèmes des récits de Nathacha Appanah vont de la question de la transmission entre mère et fille (La noce d’Anna, Gallimard 2005) aux pages sombres de l’histoire du Raj britannique avec la déportation des juifs dans des camps à Maurice pendant la Seconde Guerre mondiale (Le dernier frère, L’Olivier 2009), en passant par des questions de société et la violence qui dévaste les tropiques, sous l’effet conjugué de la misère et de la migration, par exemple dans son roman saisissant Tropique de la violence (Gallimard 2016).

Le souci de la forme

Des thématiques fortes, doublées d’un souci de la forme, caractérisent l’œuvre romanesque de Nathacha Appanah. « Pour chacun de mes livres, j’ai une ambition de forme », aime à répéter l’auteure. Rien ne t’appartient ne déroge pas à la règle. Séparée en deux parties, intitulées « Tara » et « Vijaya », la narration s’organise ici selon une structure chronologique inversée, la fin précédant le commencement, les conséquences précédant la cause. L’ici et maintenant s’oppose à l’ailleurs fantomatique, qui menace de sortir de son enclos mémoriel et engloutir le présent.

Éclairage de l’auteure : « La première partie est une partie nocturne, celle de la fin. Dans cette section, mon personnage principal, Tara, qui a tant lutté pour éloigner le passé, doit faire face à la nostalgie, qui remonte de façon irrésistible. Comme cette partie se déroule dans la nuit, dans la noirceur, elle est obligée de regarder à l’intérieur d’elle-même. Aussi, ici, tout se passe dans la tête du personnage. La deuxième partie est celle de l’enfance, celle du retour au passé, retour dans ce pays lointain où la vie fut à la fois merveilleuse et mystérieuse. L’eau est aussi un élément fondamental. Je voulais transmettre dès la première partie la notion de moiteur, qui est si important dans le récit. »

L’eau est en effet omniprésente, au début comme à la fin du livre. Sa moiteur imprègne les pages et gagne les esprits. Elle est annonciatrice du tsunami psychique contre lequel se débat le protagoniste, s’enfonçant progressivement dans la confusion qui l’envahit.

Le lecteur ne sort pas indemne de ce corps à cœur.

Rien ne t’appartient, par Nathacha Appanah. Éditions Gallimard, 160 pages, 16,90 euros.

 

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